La masse des gens est aliénée: ce fait demeure, ce fait s'aggrave. Il ne s'agit pas de se pencher sur elle pour se sentir au-dessus: nous sommes la masse. Nous sommes cet individu du métro, maintenu par les affiches en état d'extraversion, dans une somnolence hagarde prête à tous les conditionnements. Nous sommes cet homme de la rue, pris dans l'embouteillage mental des signaux qui le cernent, pour qui le champ publicitaire tient lieu de champ de conscience. Nous sommes ce téléspectateur assis, engourdi et distrait en face des messages qui l'imprègnent, et qui ne sait plus couper le son ou l'image parce qu'appuyer sur un bouton est un effort contre nature. Nous sommes les heureux de Panurge, les citoyens-fait-masse dont les flashes publicitaires rythment désormais le film de la vie et en normalisent le sens.
La grande hébétude de la cité est la chance de la publicité, le lieu de son action, l'alibi de son euphorie. Personne n'échappe donc, à un moment ou à un autre, à cette somnolence hagarde qu'elle contribue à entretenir. Nos instants de défaillance critique sont d'ailleurs connus, étudiés ; on sait où nous prendre, on sait quand nous devenons des cibles idéales. On le sait biologiquement, psychologiquement, sociologiquement. On prétend même le savoir scientifiquement. La presse, les grands moyens de communication ne se considèrent bientôt plus que comme les «supports» - le terme est éloquent - de la publicité. les médiateurs de l'information publique sont devenus les entremetteurs de la «séduction» publicitaire. Tout travaille à plonger le citoyen dans l'état hypnotique, faussement euphorique et discipliné, où il n'aura plus qu'à suivre les sirènes de la consommation. Ceux qui tentent d'y échapper, en ne consommant pas comme il faut, seront fichés par ordinateur.
François Brune,
Le bonheur conforme
